mardi 29 décembre 2009
La mauvaise vie
"Le garçon marche dans la nuit à quelques pas
devant moi. Pantalon de teinte sombre ajusté sur les hanches, étroit le long
des jambes ; tee-shirt blanc qui colle au contour des épaules et à la ligne du
dos ; bras nus, une Swatch au poignet, cheveux noirs avec des reflets
brillants, dégagés sur la nuque. Démarche souple, allure tranquille, tout est
beau, net, irréprochable. Il ne se retourne pas, il sait que je le suis et il
devine sans doute que cet instant où je le regarde en profil perdu, de près et
sans le toucher, me procure un plaisir violent. Il a l'habitude. C'est le
quatrième depuis hier soir, j'ai voulu passer par un club que je ne connaissais
pas encore avant de rentrer à l'hôtel et je l'ai aussitôt remarqué. Il n'y a
que pour ceux qui ne les désirent pas qu'ils se ressemblent tous. Il se tenait
comme les autres sur la petite scène, les mains croisées en arrière pour bien
marquer le corps dans la lumière, en boxer short immaculé, le côté saint
Jean-Baptiste qu'ils retrouvent instinctivement et que les pédés adorent, mais
le visage fermement dessiné, l'expression avec du caractère, regard sans
mièvrerie et sourire sans retape, un charme immédiat qui le détachait du groupe
des enjôleurs professionnels. J'imaginais Tony Leung à vingt
ans. Il a ri comme s'il avait gagné à la loterie quand j'ai fait appeler son
numéro et lorsqu'il est venu près de moi, j'ai deviné brièvement l'odeur de sa
peau, eau de Cologne légère et savon bon marché ; pas de ces parfums de duty
free dont ils raffolent en général. Il avait l'air vraiment content d'aller
avec moi ; j'ai senti qu'il serait vif et fraternel."
Extrait du livre La Mauvaise Vie, de Frédéric Mitterrand (Edition Robert Laffont, 360 p., 2005), page 293
pour la suite de l'extrait, cliquez sur ce lien : Extrait_du_livre_La_Mauvaise_Vie
dimanche 27 décembre 2009
Mademoiselle
Il a des yeux, de grands yeux noirs, des yeux de femme qui racontent à eux tout seuls déjà tout le drame. De ces soirs où les boîtes ferment, qu'il est cinq heure, qu'il faut trainer jusque chez soi son pauvre cœur. Il a des mains un peu trop grandes un peu trop fortes, qu'il lui font dire parfois qu'il voudrait être morte. Quand il a trop fumé, trop bu et trop chanté, de ces nuits où il n'arrive pas à rentrer. Il se maquille, pour ressembler à une fille, il met du sens bon et des chaussures à talon et des fleurs dans son chignon, il est très belle, se fait appeler mademoiselle. Elle est très seule mais n'est jamais triste en public, une vraie femme doit savoir rester pudique. Et quand elle rit un peu trop fort, un peu trop faux, c'est pour ne pas répondre aux questions des badauds. Elle aurait voulu avoir son petit commerce, son p'tit machin sans prétentions, sa p'tite adresse. Elle y aurait vendu des dessous en dentelles, pour de vraies fesses, de vrais seins, de vraies femelles. Il se maquille, pour ressembler à une fille, il met du sens bon et des chaussures à talon et des fleurs dans son chignon, il est très belle, se fait appeler mademoiselle. Sa jeunesse de femme lui a claqué dans les doigts, il regarde ce corps qu'il ne reconnaît pas. On ne peut pas dire qu'il soit fraiche comme les roses, au moins il échappera à la ménopause. Il a rêvé sa vie en films et en chansons, un brouhaha d'amants aimants plein de passion, il y chantait des airs romantiques et charmants et les femmes étaient jalouses de son talent. Il se maquille, pour ressembler à une fille, il met du sens bon et des chaussures à talon et des fleurs dans son chignon, il est très belle, se fait appeler mademoiselle. Il se maquille, pour ressembler à une fille, il est très belle, se fait appeler mademoiselle.
Chanson de Zaza Fournier.
http://www.youtube.com/watch?v=EBwqgXHCeMo
Exactement comme j'aurais aimé écrire sur ce thème. cela me trottait dans la tête depuis plusieurs mois, mais là je ne peux plus : le traitement du sujet est déjà superbement réalisé. Bravo à elle.
samedi 19 décembre 2009
Du droit du plus fort
Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le
maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là
le droit du plus fort, droit pris ironiquement en apparence, et réellement
établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est
une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses
effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout
au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?
Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un
galimatias inexplicable. Car sitôt que c'est la force qui fait le droit,
l'effet change avec la cause ; toute force qui surmonte la première succède à
son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut légitimement, et puisque
le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit
le plus fort. Or qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il
faut obéir par force, on n'a pas besoin d'obéir par devoir, et si l'on n'est
plus forcé d'obéir, on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute
rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout.
Obéissez aux puissances. Si cela veut dire : cédez à la force, le précepte est
bon, mais superflu, je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance
vient de Dieu, je l'avoue ; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire
qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au coin
d'un bois : non seulement il faut par force donner la bourse, mais, quand je pourrais
la soustraire, suis-je en conscience obligé de la donner? car enfin le pistolet
qu'il tient est aussi une puissance.
Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir
qu'aux puissances légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours.
Rousseau, Du contrat social, 1762, Livre I, chap. III, Éd. Flammarion, coll. « GF », 2001.
mercredi 9 décembre 2009
La retraite, « âge des possibles »
La retraite, en France, est trop souvent assimilée à un « retrait » social. Alors qu’au contraire, on doit souligner à quel point la retraite est devenue aujourd’hui un moment riche en opportunités :
« La retraite, au XXIe siècle, est un moment citoyen. Les retraités ne sont plus des individus passifs : ils irriguent la vie sociale par leur implication dans les affaires de la cité, leur impact sur la consommation, leur rôle dans le développement économique…
De plus en plus, qu'ils poursuivent une activité professionnelle classique ou s'inscrivent dans d'autres formes d'action socialement utiles (par exemple les associations favorisant le lien social, intervenant en faveur de publics fragilisés ou agissant dans les domaines de l'environnement, de la formation ou de la solidarité de proximité), les retraités demeurent des actifs. Ils contribuent au développement économique et social de la collectivité. »
Serge Guérin, La société des seniors, p 100-101.
dimanche 29 novembre 2009
Lettres d'hivernage
Ta lettre sur le drap, sous la lampe odorante
Bleue comme la chemise neuve qui lisse le jeune homme
En chantonnant, comme le ciel et la mer et mon rêve
Ta lettre. Et la mer a son sel, et l’air le lait le pain le riz, je dis son sel
La vie contient sa sève, et la terre son sens
Le sens de Dieu et son mouvement.
Ta lettre sans quoi la vie ne serait pas vie
Tes lèvres mon sel mon soleil, mon air frais et ma neige.
Leopold Senghor (1906-2001)
samedi 12 septembre 2009
L'Hôtel
La mer veille. Le coq dort.
La rue meurt de la mer. Île faite en corps noirs.
Fenêtres sur la rue meurent de jalousies.
La chambre avec balcon sans volets sur la mer
Voit les fenêtres sur la mer,
Voile et feux naître sur la mer.
Le balcon donne sur la mer.
La chambre avec balcon s'envolait sur la mer.
Dans la rue les rats de boue meurent
(le 14 que j'eus y est)
Sur la mer les rameurs debout.
La fenêtre devant hait celles des rues ;
Sel de vent, aisselles des rues,
Aux bals du quatorze juillet.
Jean Cocteau
in Opéra
jeudi 10 septembre 2009
Faction
On a décidé de faire la nuit
Pour une petite étoile problématique
A-t-on le droit de faire la nuit
Nuit sur le monde et sur notre cœur
Pour une étincelle
Luira-t-elle
Dans le ciel immense désert
On a décidé de faire la nuit
pour sa part
De lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Quelle bête c’est
Quand on a connu quel désert
Elle fait à nos yeux sur son passage
On a décidé de lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Et de prendre sa faction solitaire
Pour une étoile
encore qui n’est pas sûre
Qui sera peut-être une étoile filante
Ou bien le faux éclair d’une illusion
Dans la caverne que creusent en nous
Nos avides prunelles.
Hector de Saint-Denys Garneau
Voilà, pour fêter la 150ème note de ce REVE, je vous offre un superbe poème découvert par pur hasard dans "Anthologie de la poésie française du XXe siècle" chez Gallimard en 1983. C'est une mine d'or, à bientôt pour de nouvelles découvertes!
mercredi 9 septembre 2009
Le théâtre de la cruauté
par Antonin Artaud
"Le théâtre contemporain est en décadence parce qu'il a rompu avec l'esprit d'anarchie profonde qui est à la base de toute poésie. La poésie est anarchique dans la mesure où elle remet en cause toutes les relations d'objet à objet et des formes avec leurs significations. Elle est anarchique aussi dans la mesure où son apparition est la conséquence d'un désordre qui nous rapproche du chaos."
Artaud tente de transformer profondément le théâtre en proposant le "Théâtre de la Cruauté" en 1938.
Il ne reconnaît plus le Théâtre dans les spectacles dramatiques. Pour
lui le théâtre psychologique n'est que la transposition sur scène d'œuvres littéraires. Rien à voir avec le Théâtre.
"Que les poètes morts laissent la place aux autres"
"Ce qui a été dit n'est plus à dire ; une expression ne vit pas deux
fois ; toute parole prononcée est morte et n'agit qu'au moment où elle
est prononcée."
Pour lui te Théâtre doit être un spectacle total, submergeant le spectateur d'émotions et de sensations. Il veut supprimer l'espace scénique, ou plutôt l'étendre à toute la salle. Des cris, des lumières. De la musique, des couleurs. Des images et des sons. Il veut briser la suprématie du langage articulé. Le spectateur doit être plongé dans une transe, une émotion primitive.
"L'acteur est un athlète affectif."
"Il ne s'agit pas de supprimer la parole articulée, mais de donner aux mots à peu près l'importance qu'ils ont dans les rêves."
lundi 7 septembre 2009
Un Corbeau devant moi croasse
Un Corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l'endroit où je passe :
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J'entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J'ois Charon qui m'appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.
Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bœuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s'accouple d'une ourse,
Sur le haut d'une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.
- Théophile de VIAU
(1590-1626), poète français libertin
Extrait de Œuvres Poétiques, 1621-26
mardi 1 septembre 2009
Litanie contre la peur
« I must not fear. Fear is the mind-killer. Fear is the little-death that brings total obliteration.
I will face my fear. I will permit it to pass over me and through me. And when it has gone past I will turn the inner eye to see its path. Where the fear has gone there will be nothing. Only I will remain.»
"Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit a l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon oeil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il ne restera plus rien. Rien que moi."
F. Herbert in Dune










